Blog de la revue JAZZ MAGAZINE - 19 mars 2017

Daniel Humair et Émile Parisien, pour la beauté du geste

Émile Parisien et Daniel Humair en duo, sans sono, 100 % acoustique, à même le son en quelque sorte, c’est un privilège que le public attentif et curieux du Jazz’titudes a apprécié à sa juste valeur. Et comme le musique était au diapason…

HUMAIR PARISIEN MontageAvant que le concert ne commence, on entend déjà, s’échappant de la coulisse tel le chant d’un oiseau, au loin, cette sonorité de saxophone soprano reconnaissable entre mille. Puis entre Émile (Parisien), complice de longue date de Daniel Humair. Jouer en duo, pour deux musiciens de ce calibre, ce doit être facile se dit-on. Ou tout du moins naturel. Mais si tout semble couler de source, et que la musique, leur musique vous saisit d’emblée, c’est parce qu’ils se connaissent et jouent ensemble depuis quelques années. Et quelques années, chez des instrumentistes pour qui l’improvisation est un défi permanent, une raison d’être, ça vaut bien, qui sait, toute une vie pour d’autres.

On était bien dans ce petit théâtre niché au cœur de la Maison des Arts et des Loisirs de Laon. La joyeuse équipe de Jazz’titudes est attentive à tout, à tous, au bien-être des musiciens comme à celui du public.

HUMAIR PARISIEN 1Premières notes de soprano, premières petites danses de mailloches sur tambours : nos deux représentants du « Parti du Jazz en France », dixit Daniel Humair (qui nommerait bien son compère Premier Ministre, ou Ministre de la culture, ou bien « maire de Jazz City »…) entre avec douceur dans le vif du sujet. Ce qu’on aime chez eux, c’est bien sûr toute l’histoire, toutes les histoires qu’ils charrient avec eux. Daniel Humair, bientôt soixante ans de carrière – il fêtera ses quatre-vingts ans sur terre en 2018 – en a plein les poches et les baguettes. Chaque coup porté, ou presque, est une surprise. On a beau l’avoir vu et entendu des dizaines et des dizaines… – allez, on ne compte plus –, on est toujours impressionné par cette faculté à jouer autrement de la batterie, tout en rappelant, avec ce mélange de finesse et de mordant, ce qu’il doit aux grands maîtres, de Shelly Manne à Elvin Jones en passant par Mel Lewis (entre autres).

HUMAIR PARISIEN 8À ses côtés, celui qui pourrait largement être son petit fils mais qui est surtout son petit frère de son, ne cesse décidément pas de nous éblouir (quelles que soient les circonstances d’ailleurs, et on sait le garçon impliqué dans de nombreux projets). Toujours plus habité, toujous plus danseur, sa gestuelle fascine autant que son jeu. C’est un fait : Émile Parisien vit réellement la musique corps et âme. Sur un thème d’une étourdissante originalité de la saxophoniste Jane Ira Bloom, sur ceux extraits de “Sweet & Sour” (A Unicorn In Captivity, Shuberauster), l’osmose entre le saxophone et la batterie laisse rêveur. Free ce duo ? De temps en temps, comme le suggère le titre d’une des compositions (From Time To Time Free). Mais entre ces vivifiantes virées hors-cadre jamais hors-chant, la mélodie reste reine et l’entente royale. •

Le Jazz Club de Dunkerque fête ses 35 ans à Laon

Hier, 18 mars, à Laon dans le cadre du festival Jazz’titudes, Françoise Devienne célébrait les 35 ans du Jazz Club de Dunkerque – qu’elle a fondé et qu’elle porte toujours à bout de bras – en accueillant un all stars d’artistes habitués du lieu, baptisé hier par François Moutin “le Françoise Devienne Tentet”.

Yves Torchinsky (contrebasse), Fabrice Devienne (piano), Franck Tortiller (vibraphone), Sylvain Beuf (saxophone ténor), Louis Moutin (batterie), Céline Bonacina (saxophone baryton), Eric Barret (saxophone ténor), NGuyên Lê (guitare électrique), Etienne M’Bappé (basse électrique), Denis Leloup (trombone). Photo : © Peter Cato

Yves Torchinsky (contrebasse), Fabrice Devienne (piano), Franck Tortiller (vibraphone), Sylvain Beuf (saxophone ténor), Louis Moutin (batterie), Céline Bonacina (saxophone baryton), Eric Barret (saxophone ténor), NGuyên Lê (guitare électrique), Etienne M’Bappé (basse électrique), Denis Leloup (trombone). Photo : © Peter Cato

« Trois anniversaires ! » s’exclame Dominique Capelle, l’enthousiaste programmateur de Jazz’titudes. « Jazz’titudes 25 ans, Jazz en Nord 30 ans, le Jazz Club de Dunkerque 35 ans ! » C’est que dans ce coin de France qui s’étend au nord-est de Paris, entre amateurs de jazz, on se serre les coudes, en dépit des rivalités d’ego et les querelles d’écoles qu’accompagnent toujours les passions (et dont témoigne la défection à Reims de Djazz 51 – comme nous le rappellait hier, en nous ramenant à l’hôtel, Alexis Musikas, son ex-président – au profit de Jazzus). C’est pourquoi Jazz’titudes n’a pas voulu laisser inaperçu les 35 ans de militantisme de Françoise Devienne au Jazz Club de Dunkerque.

Ancienne institutrice, elle a du temps et de l’énergie à offrir lorsque la MJC Terre neuve de Dunkerque crée en 1983 son Jazz Cub. Françoise Devienne a découvert le jazz autrefois avec Sidney Bechet et Louis Armstrong. Elle s’y investit toute entière. Je me souviens avoir fréquenté le club à la fin des années 1980-début des années 1990, dans le sous-sol malcommode de la MJC. Peu importait la commodité. Souvenirs avec Marc Ducret, Marc-Michel Le Bévillon, Andy Emler, François Chassagnite, George Brown, Dominique Pifarély…  A l’époque, le fer de lance du jazz français passait par Dunkerque, devant Françoise Devienne, spectatrice exigeante qu’on ne pouvait pas manquer au milieu de son public, flanqué de Jean, son mari, discret mais indéfectible soutien, de ses compétences de gestionnaire et à ses connaissances électriques.

Par la suite, mes responsabilités à Jazzman puis à Jazz Magazine ont nettement réduit ma capacité de déplacement mais les nouvelles du club nous parvenaient par Pascal Anquetil devenu son président, par les programmes envoyés au journal – chaque mois, un orchestre programmé trois jours de suite, véritable lieu résidence, de création, concerts jeune public, actions de formations, programmation hors les murs –, par les musiciens qui élurent le Jazz Club de Dunkerque “le meilleur club de France” dans un guide des clubs de jazz en France publié en janvier 2001 par Jazzman.

Ils n’avaient rien vu les musiciens… Un janvier 2007, le jazz club déménageait dans un véritable écrin, un ancien cinéma remis à neuf, conçu comme une salle de concert, notamment avec une véritable régie son (qui permit notamment à Sylvain Beuf d’enregistrer son sextette “Joy”, le tout obtenu grâce la ténacité de sa directrice qui me racontait encore ce matin qu’elle en avait contrôlé les travaux et la conception des équipements de A à Z et qu’aujourd’hui, à part les murs, la totalité de l’équipement est la propriété de Jazz Dunkerque. « L’incontrôlable passion de Françoise Devienne » titrait la presse locale en 2009. C’est qu’elle en veut et elle ne lâchera pas le morceau, en dépit des peaux de bananes et autres croche-pieds. Combien de fois n’a-t-on pas annoncé son départ, lorsqu’elle ne l’a pas annoncé elle-même ? Mais 35 ans plus tard, elle est toujours là, trop exigeante pour trouver un successeur à la hauteur, sa politique de trois concerts d’affilée par mois lui valant toujours le soutien des musiciens qui s’étaient mobilisés hier pour célébrer sa passion.

Lourde tâche que de réunir un éphémère all stars. Franck Tortiller y a mis toute son énergie et son expérience de chef d’ONJ, chacun y a été de sa plume, ressortant les partitions d’expériences orchestrales antérieures, les adaptant au personnel présent : tel l’arrangement de For Tomorow de McCoy Tyner par Yves Torchinsky qui ouvre le concert, Larmes que Sylvain Beuf nous a fait connaître en quartette (“Electric Excentric”) et qu’il adapte pour nonette, le Trubane à coulistron créé en duo par Denis Leloup avec le tubiste François Thuillier et ici réécrit pour octette ou la bucolique valse “irlandaise” de Fabrice Devienne dont la mélodie m’a suffisamment séduit que j’en ai oublié de noter l’effectif et dont ne suis même plus trop certain que c’était une valse.

Car le plateau est à géométrie variable, différentes combinaisons et réductions se succédant jusqu’au duo Céline Bonacina et Nguyên Lê sur Open Heart (titre d’un album que le guitariste avait produit en 2012 pour la saxophoniste sur Act). Les affinités particulières sont évidemment mises à profit, notamment entre ces deux-là qui crèvent l’écran, par la plume enjouée et le charisme de l’une et cette façon qu’a le guitariste de faire “parler” à sa guitare la langue vietnamienne de ses ancêtres tout en assumant l’héritage du jazz et d’une certain Jimi Hendrix.

Grand final avec une partition  prometteuse de Franck Tortiller en forme de variations sur le Paris Mai de Claude Nougaro et rappel sur un Zig Zag Blues de braise proposé par Céline Bonacina. La chemise de Louis Moutin est à essorer, le public est debout, Françoise Devienne est acclamée… Joyeux anniversaire ! Ce soir, on se JAZZTITUDES All Stars 3retrouve ce soir à 16h30 pour le duo de Daniel Humair et Emile Parisien. • Franck Bergerot